Toone VII, Jose Geal

TooneExpoPour autant qu’on puisse le savoir, les marionnettes remontent à la plus haute Antiquité. Hérodote, parmi d’autres, a consigné dans ses récits les performances des montreurs de figures animées. Leur art était tel qu’il imitait la vie à s’y méprendre, provoquait les rires du public et arrachait des larmes aux spectateurs sur des malheurs considérés comme plus graves que les infortunes du quotidien. Les anecdotes les plus surprenantes nous viennent d’Asie où les chroniques racontent l’histoire savoureuse de ces assiégés qui, connaissant le goût du général assiégeant pour les jeunes femmes, firent danser sur les remparts de leur ville des silhouettes animées. La femme du général, craignant d’être trompée, fit aussitôt pression sur son mari pour qu’il levât le siège.

Le culte des ancêtres, la magie, les préparatifs entourant les chasses, certaines cérémonies propitiatoires ont dû engendrer la création des masques et des premières marionnettes. Sans doute faut-il placer leur origine en Extrême-Orient mais les spécialistes hésitent encore entre l’Inde et la Chine. Cette tradition s’est ensuite répandue, touchant les civilisations d’Indonésie, du Siam et du Cambodge et triomphant dans ces régions sous la forme très particulière du théâtre d’ombres. Le répertoire joué était constitué de grandes épopées où se mêlaient la guerre, l’amour et la mort, le culte des dieux et les grands sentiments. Traversant le continent à l’occasion des invasions, la tradition se retrouve à Rome et en Egypte puis en Afrique où elle est associée au masque et représente les parents disparus.

En Turquie, elle a donné naissance à une forme très particulière de marionnettes, le polichinelle cocasse et drolatique, Karagheuz, qui s’est ensuite diffusé dans toute la zone d’influence ottomane jusqu’en Algérie. Le plus amusant est que ce personnage s’est également introduit en Grèce où sa variante locale, Kharaghiosis, a joué son rôle dans la lutte contre l’occupant turc. 

On sait peu de choses sur les marionnettes au Moyen Age : elles durent faire partie du répertoire des baladins et des montreurs itinérants. On les retrouve partout en Europe à la Renaissance, de l’Italie à la Scandinavie et du Portugal à la Russie. Les petits personnages de bois, de cuir ou d’étoffe, qu’ils soient à tige, à fil ou à gaine, sont devenus les interprètes des revendications populaires. Ils expriment les critiques par rapport aux puissants ou par rapport au pouvoir en place, traversé les guerres et les tourmentes et échappent aux tracasseries policières avec une vitalité inépuisable.

Sait-on par exemple qu’en Angleterre, les petites statuettes mobiles prennent place jusqu’au schisme d’Henri VIII dans les grandes cérémonies religieuses où elles interprètent la résurrection du Christ? Sait-on aussi que sous Cromwell et son gouvernement de puritains, le répertoire shakespearien continue d’être joué par les motion men ou montreurs de marionnettes? Ceux-ci d’ailleurs – et c’est là chose étonnante – ne furent jamais interdits par les diverses lois votées par les enragés religieux s’acharnant à supprimer les spectacles profanes. Punch, le personnage phare du théâtre de marionnettes anglais, nait à la fin du XVIIe siècle.En France, le terme même de "marionnette" remonte au XIIe siècle, au Jeu de Robin et de Marion, où l’auteur Adam de la Halle attribue, dans un de ses vers, ce diminutif à l’héroïne de son roman courtois. Il semble que ce nom, affectueux et tendre, fut d’abord celui attribué aux petites statuettes de la Vierge conservées par les fidèles puis passa à la fin du XVIe siècle aux poupées de bois animées. Quoi qu’il en soit, la commedia dell’arte qui s’introduit en France à la même époque entraîne la création de plusieurs personnages du répertoire. Au premier chef de ceux-ci, figure évidemment Polichinelle. D’abord présent sur les tréteaux des foires, celui-ci devient une figure importante du monde des spectacles. Il est reçu partout : son ironie et son franc-parler sont aussi applaudis par le public aristocratique et élégant des salons mondains de la capitale que prisé du public populaire. Son règne dure jusqu’à aujourd’hui.  Guignol est un autre personnage marquant de ce théâtre. Sa naissance est plus récente : il apparaît à Lyon à l’époque napoléonienne (c’est également l’époque où naît Tchantchès). Porte-parole des petites gens, il est à la fois naïf et malin, honnête et sans scrupules, aime le bon vin et la bonne chère. Lui aussi traverse sans encombre les décennies et nous ravit encore aujourd’hui. Et chez nous? La Belgique est également terre de marionnettes. Celles-ci furent, comme partout, synonymes de contestation du pouvoir en place. Selon certaines sources, le succès des marionnettes à Bruxelles et à Anvers remonterait à l’époque de Philippe II. Les représentations des chambres de rhétorique qui tournaient les Espagnols en dérision furent un moment interdites par les occupants et la population se reporta sur les spectacles de marionnettes pour exprimer son mécontentement. Quoi qu’il en soit, il y eut longtemps à Bruxelles des séances organisées par des montreurs ambulants, généralement des Italiens, plantant leurs décors à l’occasion de kermesses. Les plus vieux théâtres de marionnettes dans un local fixe, animés par des compatriotes, datent tout au plus de la fin du XVIIIe siècle et l’existence n’en est pas certifiée avant la révolution de 1830.

La permanence du théâtre de marionnettes est, à Bruxelles, synonyme d’une dynastie, les Toone, tout à la fois comédiens, chanteurs, tragédiens et bonimenteurs. Ils sont avant tout les gardiens de l’âme de la capitale, de son parler direct et savoureux mâtiné d’une gouaille et d’un humour irrésistibles. Les multiples déménagements, de la rue des Vers à l’impasse de Varsovie, les aléas de l’histoire (en 1944, le seul V1 tombé sur le centre de Bruxelles termina sa course chez Toone, détruisant 75 pantins de bois et d’étoffe) n’empêchèrent en rien le passage du flambeau entre huit générations. Le maintien de cet esprit unique est depuis longtemps incarné par Woltje, petit personnage inspiré des ouvriers wallons qui s’installèrent jadis dans le quartier des Brigittines. Désormais vêtu d’une veste à carreaux et d’une casquette, il apparaît régulièrement dans les représentations en y jouant le rôle du chœur à l’antique.  Avec moins de solennité mais avec beaucoup de bon sens, d’humour et d’esprit. Les pièces qui composent le répertoire de Toone sont d’origines multiples : grands classiques en vers (Le Cid, Cyrano...), romans de cape et d’épée (Le Bossu, Pardaillan...), adaptations d’opéras (Carmen, Faust…)  et d’œuvres de Michel de Ghelderode, créations originales. Ce répertoire est d’abord destiné aux adultes.

Il allait de soi pour le Centre Albert Marinus d’organiser une collaboration avec de ce monument du patrimoine oral et immatériel bruxellois. Celle-ci prend la forme d’une publication où sera exposé, sous forme d’une longue interview agrémentée de photos et de documents originaux, le long parcours professionnel de José Géal. Celui-ci commença sa carrière comme comédien au Théâtre National à l’époque de Jacques Huisman avant de fonder le Théâtre de l’Enfance au début des années 1950. Cette création originale qui sillonnait la Belgique en tous sens était composée de deux troupes différentes, l’une de marionnettistes et l’autre de comédiens, qui jouaient pour de très jeunes publics dans les écoles, les centres culturels… Ses membres formèrent aussi les enseignants au maniement des marionnettes et à leur usage comme outil pédagogique.  En raison de son expérience, José Géal fut appelé à la télévision pour concevoir des émissions enfantines. Il créa à cette occasion des petits personnages devenus extrêmement célèbres : Bonhommet et Tilapin, Plum Plum, Bébé Antoine… Ces moments  délicieux et rares comptent sans conteste parmi les grandes heures de la télévision. José Géal ne devint Toone VII qu’en 1963 et rendit alors au théâtre de marionnettes dans notre capitale la place qui lui était due.

De plus, la publication comprendra les témoignages de ses fils Nicolas, actuel Toone VII, et José, lui aussi actif dans le monde de la marionnette. Sa parution coïncidera avec une nouvelle présentation de la Maison de la Marionnette (rue du Marché-aux-Herbes) mise en place par l’équipe du Centre Marinus à partir du 19 novembre 2014. Le visiteur pourra y découvrir les plus anciennes marionnettes conservées au Théâtre de Toone (collection Wolfers), des projets de costumes et de décors dessinés par Thierry Bosquet, Serge Creuz ou Raymond Renard, des marionnettes émanant de mondes lointains et exotiques, des outils utilisés lors de la fabrication de ces petits personnages. L’exposition permettra à chacun, quel que soit son âge,  de renouer avec ces moments magiques où l’on suivait bouche bée les tribulations des héros et où l’on entrait réellement dans l’action au point de prévenir les protagonistes des embûches qui les attendaient. Car les marionnettes sont décidément synonymes d’enchantement et de fascination…